Au cœur de la médina de Marrakech se dresse l’un des témoignages les plus éloquents de l’architecture palatiale marocaine du XIXe siècle. Le palais de la Bahia, dont le nom signifie « la brillante » ou « la belle », incarne la quintessence de l’art décoratif alaouite et représente un voyage sensoriel unique à travers les techniques artisanales ancestrales du royaume chérifien. Ce monument exceptionnel, qui s’étend sur près de huit hectares, attire chaque année plus de 600 000 visiteurs venus découvrir ses jardins luxuriants, ses cours majestueuses et ses salles richement ornées. Véritable labyrinthe architectural, le palais témoigne de l’ambition démesurée de ses commanditaires, les grands vizirs Si Moussa et son fils Ba Ahmed, qui ont mobilisé les meilleurs artisans du Maroc pour créer ce qui devait être le plus somptueux palais du royaume.
Genèse architecturale du palais de la bahia sous le règne alaouite
L’histoire du palais de la Bahia s’inscrit dans le contexte politique et artistique du Maroc de la seconde moitié du XIXe siècle, période durant laquelle la dynastie alaouite consolide son pouvoir tout en développant une esthétique palatiale distinctive. Cette époque marque un renouveau architectural majeur, caractérisé par la fusion harmonieuse des influences andalouses, sahariennes et arabo-musulmanes traditionnelles.
Si moussa : grand vizir bâtisseur et commanditaire initial (1859-1873)
L’aventure architecturale du palais débute en 1859 sous l’impulsion de Si Moussa, chambellan puis grand vizir du sultan Hassan Ier. Homme de pouvoir et de culture, Si Moussa conçoit ce projet comme l’expression tangible de son statut privilégié au sein de la cour alaouite. Il acquiert progressivement plusieurs terrains dans le quartier situé entre la Kasbah royale et le Mellah, ancien quartier juif de Marrakech, créant ainsi un vaste domaine de deux hectares auxquels s’ajoutent six hectares d’agdal, ces jardins potagers traditionnels qui caractérisent l’architecture palatiale marocaine.
La vision de Si Moussa s’articule autour d’un concept architectural innovant pour l’époque : créer un ensemble résidentiel capable d’accueillir une vie de cour raffinée tout en respectant les codes de l’intimité familiale propres à la culture marocaine. Pour réaliser cette ambition, il fait appel aux corporations d’artisans les plus réputées du royaume, notamment les mâalems de Fès, Tétouan et Marrakech, véritables gardiens des techniques décoratives séculaires. Ces maîtres artisans apportent leur expertise dans des domaines aussi variés que la sculpture sur stuc, la menuiserie d’art, la céramique émaillée ou encore la peinture sur bois.
Ba ahmed ben moussa et l’extension monumentale du complexe palatial
À la mort de Si Moussa en 1873, son fils Ahmed ben Moussa, communément appelé Ba Ahmed, hérite non seulement du palais mais également de la charge de grand vizir. En 1894, lorsque le sultan Hassan Ier décède subitement, Ba Ahmed devient régent du jeune sultan Moulay Abdelaziz, alors âgé de seulement seize ans. Cette position exceptionnelle de régent lui confère un pouvoir quasi-absolu sur le royaume et lui permet de réaliser son rêve architectural le plus ambitieux : transformer la résidence paternelle en un pal
ais royal où s’exprime toute la puissance de son rang.
Pour agrandir le palais de la Bahia, Ba Ahmed rachète les maisons voisines et fait abattre murs et cloisons afin de constituer un ensemble continu de patios, de riads et de salles. Il confie la direction des travaux à l’architecte marrakchi Mohammed ben Makki el-Misfoui et mobilise jusqu’à un millier d’artisans sur plusieurs années. Sous son impulsion, le palais atteint près de huit hectares, avec environ 150 pièces, un vaste agdal potager, des écuries, une mosquée, une médersa coranique et un harem d’une ampleur inédite à Marrakech.
Ba Ahmed va jusqu’à faire venir les meilleurs mâalems de Fès, de Tétouan et du Moyen Atlas pour décorer les nouveaux espaces. Les plafonds sont entièrement couverts de peintures polychromes sur bois de cèdre, les sols se parent de marbre et de zelliges géométriques, tandis que les murs s’ornent de stuc ciselé d’une finesse remarquable. L’objectif est clair : faire du palais de la Bahia le plus grand et le plus raffiné des palais du royaume, capable de rivaliser avec les grandes demeures princières d’Andalousie.
Cette effervescence constructive culmine entre 1894 et 1900, années pendant lesquelles le palais devient le véritable centre du pouvoir au Maroc. La cour s’y installe, les ambassades étrangères y sont reçues, et Marrakech retrouve pour quelques années un rôle politique de premier plan. À la mort de Ba Ahmed en 1900, le palais est déjà perçu comme un symbole de faste et de modernité, bien qu’il subisse rapidement pillages et confiscations ordonnés par le sultan.
Influence andalouse et saharienne dans la conception des riads
La conception des riads du palais de la Bahia illustre une rencontre subtile entre héritage andalou et traditions sahariennes. Comme dans les palais de Grenade ou de Cordoue, l’organisation des espaces s’articule autour de patios plantés d’orangers, de citronniers et de cyprès, avec des bassins rectangulaires qui reflètent les façades. L’eau, omniprésente, structure la circulation et rafraîchit naturellement les cours, suivant les principes des jardins d’Andalousie.
Mais à cette influence andalouse s’ajoute une sensibilité saharienne, héritée des grandes demeures de notables du Sud marocain. Les volumes restent volontairement de plain-pied, les façades extérieures sont sobres, presque aveugles, tandis que l’intérieur se révèle comme un univers protégé, luxueux et ombragé. Cette dualité entre l’austérité de la rue et la profusion décorative des patios est l’une des signatures architecturales du palais.
Les riads adoptent également des dispositions spécifiques au climat de Marrakech. Les percements sont limités pour réduire la chaleur, les galeries couvertes créent des zones d’ombre successives, et la végétation forme une véritable « climatisation naturelle ». Vous remarquez alors que chaque patio fonctionne comme une oasis miniature : au centre, l’eau et les arbres fruitiers ; autour, les pièces à vivre, protégées des vents de poussière par de hauts murs.
Cette fusion entre art andalou et savoir-faire saharien donne au palais de la Bahia une atmosphère unique, différente des palais impériaux de Fès ou de Meknès. On y ressent davantage la dimension domestique et intime, comme si le palais était pensé avant tout comme un lieu de vie, et non seulement comme une vitrine du pouvoir.
Matériaux nobles : zelliges, stuc sculpté et bois de cèdre polychrome
La splendeur du palais de la Bahia repose autant sur son plan architectural que sur le choix de matériaux nobles mis en œuvre avec une virtuosité exceptionnelle. Les sols et les soubassements de murs sont recouverts de zelliges, ces petites pièces de céramique émaillée taillées à la main, assemblées pour former des motifs géométriques complexes. Réalisées principalement dans les ateliers de Fès et de Tétouan, ces mosaïques marient le vert, le bleu, l’ocre et le blanc dans une composition d’une étonnante modernité.
Au-dessus de ces tapis de zelliges, les murs se parent de stuc sculpté, matériau de prédilection de l’architecture alaouite. Mélange de plâtre, de chaux et de poudre de marbre, le stuc est finement ciselé à même le mur pour créer un véritable « lacework » minéral. Rosaces, arabesques végétales, entrelacs géométriques et parfois inscriptions cursives se déploient en registres superposés, jouant avec la lumière comme un tissu délicat.
Les plafonds et les menuiseries constituent un autre chapitre majeur de ce vocabulaire matériel. Le bois de cèdre, issu principalement des forêts du Moyen Atlas, est privilégié pour sa résistance aux insectes et son parfum caractéristique. Sculpté, peint et parfois doré à la feuille, il forme des plafonds à caissons ou à poutres apparentes, où se mêlent étoiles entrelacées, frises florales et compositions géométriques. Dans certaines pièces, le bois de thuya, originaire de la région d’Essaouira, est également employé pour ses nuances chaudes et son veinage décoratif.
Enfin, le marbre de Carrare, importé d’Italie, souligne le caractère princier de certains espaces, notamment dans la cour d’honneur et les salles de réception. Utilisé en grands carreaux blancs ou veinés, il contraste avec la polychromie des zelliges et confère à l’ensemble une élégance sobre. Cette combinaison de matériaux – céramique, stuc, bois et marbre – fait du palais de la Bahia un véritable catalogue vivant des arts décoratifs marocains de la fin du XIXe siècle.
Organisation spatiale et distribution des quartiers résidentiels
Au-delà de son décor somptueux, le palais de la Bahia fascine par l’ingéniosité de son organisation spatiale. Derrière l’apparente complexité de ce labyrinthe de pièces et de couloirs se cache en réalité une hiérarchie très précise des espaces, répondant aux exigences de la vie de cour et aux principes de l’architecture islamique. On distingue ainsi des zones publiques de représentation, des quartiers semi-privés et des appartements strictement réservés à la famille du grand vizir.
Cette distribution reflète aussi la séparation traditionnelle entre les espaces masculins, dédiés à la réception des hôtes et aux affaires politiques, et les espaces féminins, tournés vers l’intimité domestique. Vous passez ainsi progressivement d’une monumentalité ostentatoire – grandes cours, galeries, salons de réception – à des patios plus intimes, entourés de pièces de dimensions modestes mais d’une grande délicatesse décorative. Cette gradation spatiale vous accompagne tout au long de la visite du palais de la Bahia à Marrakech.
Le grand riad : patio central et galeries à colonnes de marbre
Le grand riad constitue l’un des cœurs symboliques du palais de la Bahia. Il s’agit d’un vaste jardin intérieur, structuré selon le plan quadripartite traditionnel des jardins andalous : quatre parterres délimités par des allées orthogonales, convergeant vers un bassin central. Cyprès, orangers, jasmins et bananiers y créent un microclimat ombragé et parfumé, véritable havre de fraîcheur au milieu de la médina.
Ce patio est bordé de galeries couvertes supportées par de fines colonnes de marbre blanc. Ces galeries, au sol de zelliges et aux plafonds en bois de cèdre peint, forment un espace de transition entre l’extérieur et les grandes salles qui s’ouvrent sur le riad. Leur rôle est autant fonctionnel qu’esthétique : elles protègent du soleil écrasant de Marrakech et offrent des perspectives cadrées sur le jardin, comme autant de tableaux vivants.
Les deux grandes salles qui dominent le grand riad se distinguent par leur décoration particulièrement soignée. On y observe des plâtres sculptés en haut-relief, des frises de calligraphie coufique et des plafonds à caissons peints de motifs étoilés. C’est dans ces espaces que le vizir recevait les dignitaires et rendait justice, faisant du grand riad un théâtre à ciel ouvert de la vie politique de l’époque.
Pour le visiteur d’aujourd’hui, le grand riad offre un point de repère précieux dans ce labyrinthe architectural. Vous pouvez y faire une pause, vous asseoir à l’ombre des galeries et observer les jeux de lumière sur les zelliges et les feuillages. C’est aussi l’un des meilleurs endroits du palais pour apprécier la manière dont l’architecture et le végétal dialoguent en permanence.
Appartements privés du harem : configuration des 24 concubines
Les appartements du harem, au palais de la Bahia, constituent une partie à la fois fascinante et discrète de la visite. Conçus pour accueillir les quatre épouses officielles de Ba Ahmed et ses vingt-quatre concubines, ces espaces répondent à des règles strictes d’intimité et de hiérarchie interne. Contrairement aux grandes salles de réception, ici tout est pensé pour le confort quotidien et la vie familiale, loin des regards extérieurs.
Architecturalement, le harem se compose d’une série de petites cours intérieures autour desquelles s’organisent des suites de pièces. Chaque épouse ou concubine dispose de chambres donnant sur un patio commun ou semi-privé, avec parfois une petite fontaine centrale et quelques plantations. Les circulations sont étudiées pour éviter les croisements inopportuns et préserver la pudeur, un peu comme un ensemble de petits riads imbriqués où chaque unité forme un monde en soi.
La décoration des appartements du harem, bien que plus mesurée que dans les grandes salles d’apparat, n’en demeure pas moins raffinée. Les zelliges y adoptent des tons plus doux, les stucs se parent de motifs floraux délicats et les plafonds en bois peint créent une atmosphère chaleureuse. Certaines ouvertures sont dotées de moucharabiehs, ces claustras de bois tourné qui permettent de voir sans être vu, symboles par excellence de l’architecture domestique islamique.
En parcourant ces espaces, vous avez presque l’impression de pénétrer dans les coulisses d’un théâtre. Ici, point de grandes mises en scène protocolaires, mais une vie quotidienne rythmée par les saisons, les cérémonies familiales, l’éducation des enfants et les rituels du harem. C’est une autre facette du palais de la Bahia, plus intime et plus humaine, que peu de voyageurs imaginent avant de la découvrir.
Cour d’honneur pavée de marbre blanc de carrare
La cour d’honneur, parfois appelée grande cour, est l’un des espaces les plus spectaculaires du palais de la Bahia. De forme rectangulaire, elle s’étend sur environ 1 500 m² et impressionne par la rigueur de sa composition. Le sol est intégralement pavé de marbre blanc de Carrare, ponctué de bandes de zelliges qui dessinent un tapis minéral d’une grande sobriété. Au centre, une fontaine basse marque le point focal de la cour.
Cette cour était à l’origine occupée par des écuries et un jardin, avant d’être transformée par Ba Ahmed en harem principal. Les façades qui l’entourent sont rythmées par une succession d’arcades et de baies vitrées, équipées de verres colorés importés d’Irak, une nouveauté pour l’époque au Maroc. Derrière ces grandes ouvertures se trouve l’ancienne salle du conseil, où se tenaient les audiences les plus importantes du régime.
L’effet visuel que produit la cour d’honneur tient notamment au contraste entre la blancheur du marbre et la richesse des décors des galeries. Les plâtres finement sculptés, les linteaux de bois de cèdre peint et les portes monumentales créent un écrin raffiné autour de cet espace presque nu. Lorsque le soleil est au zénith, la lumière se réfléchit sur le marbre, inondant la cour d’une clarté presque irréelle.
Aujourd’hui, cette cour est souvent utilisée pour des événements culturels, concerts et réceptions officielles. Vous pouvez aisément imaginer, en vous y tenant au centre, le faste des cérémonies organisées à la fin du XIXe siècle : défilés de cavaliers, musiciens, délégations étrangères… La cour d’honneur est, à sa manière, la grande scène du palais de la Bahia.
Salles de réception officielles et plafonds à muqarnas
Les salles de réception officielles du palais de la Bahia étaient conçues pour impressionner les visiteurs et affirmer le prestige du grand vizir. Ces vastes pièces, parfois alignées en enfilade, se distinguent par leurs proportions généreuses et par la profusion de décors qui couvre chaque surface disponible. Ici, l’architecture devient un véritable discours politique, destiné à exprimer la puissance et le raffinement de la cour alaouite.
Parmi les éléments les plus remarquables figurent les plafonds à muqarnas, ces stalactites architecturales en bois sculpté ou en stuc qui constituent l’une des signatures de l’art islamique. Formées d’une multitude de petites niches imbriquées les unes dans les autres, les muqarnas créent un effet de cascade suspendue, comme un ciel cristallin figé au-dessus des visiteurs. Au palais de la Bahia, certains plafonds combinent ces volumes avec des peintures polychromes, amplifiant l’impression de profondeur.
Les murs des salles de réception sont eux aussi richement ornés. De hauts lambris de zelliges géométriques encadrent des panneaux de stuc ciselé, parfois rehaussés de touches de couleur. Des inscriptions en calligraphie arabe courent le long des corniches, citant des versets coraniques ou des formules de bénédiction. Dans certains salons, les portes et fenêtres sont bordées de frises en bois sculpté, rappelant la finesse des arts de cour andalous.
Imaginer les banquettes basses, les tapis et les lanternes qui meublaient autrefois ces salles vous aidera à reconstituer l’ambiance de ces réceptions d’apparat. On y recevait des caïds tribaux, des notables de la ville, des émissaires étrangers, dans une mise en scène parfaitement codifiée. Aujourd’hui dépourvues de mobilier, ces pièces n’en conservent pas moins toute leur puissance évocatrice, grâce à la richesse de leur vocabulaire décoratif.
Vocabulaire ornemental et techniques décoratives alaoui-marocaines
Le palais de la Bahia est souvent décrit comme un « livre ouvert » sur les arts décoratifs alaouites. Chaque mur, chaque plafond, chaque sol y expose un pan du savoir-faire marocain, patiemment affiné au fil des siècles. Pour mieux apprécier votre visite, il est utile de décrypter ce vocabulaire ornemental complexe, où géométrie, calligraphie et motifs végétaux s’entrelacent dans une harmonie parfaitement maîtrisée.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette profusion décorative n’est jamais gratuite. Elle obéit à des règles précises, héritées des traditions arabo-islamiques, où la représentation figurative est limitée et l’abstraction privilégiée. Le palais de la Bahia offre ainsi un concentré de ces techniques : zelliges de Fès et de Tétouan, stuc sculpté, bois de cèdre peint, vitraux colorés, tadelakt… autant de procédés qui transforment la matière brute en une véritable peau artistique.
Géométrie islamique : zelliges en mosaïque de fès et tétouan
Les zelliges constituent l’un des éléments décoratifs les plus immédiatement visibles lors de la visite du palais de la Bahia. Ces mosaïques, réalisées à partir de petites pièces de terre cuite émaillée, sont taillées manuellement par les artisans avant d’être assemblées à l’envers selon un motif préétabli. Une fois le ciment coulé et le panneau retourné, la composition apparaît dans toute sa précision.
La géométrie islamique, au cœur de ces décors, repose sur un système de motifs répétitifs basés sur l’étoile, le polygone et le cercle. Au palais de la Bahia, vous verrez de nombreux exemples de ces compositions : étoiles à huit, dix ou douze branches, entrelacées de rubans colorés, encadrées de frises à motifs de chevrons ou de tresses. Les couleurs traditionnelles – vert, bleu, jaune, noir et blanc – sont utilisées avec parcimonie pour créer un équilibre visuel apaisant.
Les ateliers de Fès et de Tétouan, réputés dans tout le Maroc pour la qualité de leurs zelliges, ont largement contribué à la décoration du palais. Certains panneaux présentent une complexité telle qu’ils évoquent presque des tapis de laine transposés en céramique. Cette transposition, d’ailleurs, n’est pas fortuite : comme dans un tapis, le centre et les bordures obéissent à une hiérarchie précise, soulignant l’importance de la géométrie comme langage universel.
Pour vous, visiteur, comprendre cette dimension géométrique permet de voir les zelliges autrement : non plus comme un simple habillage de mur, mais comme une véritable architecture de lignes et de couleurs. C’est un peu comme si vous observiez la partition d’une musique, plutôt que de vous contenter d’en écouter la mélodie.
Calligraphie arabe et versets coraniques sculptés en stuc
La calligraphie arabe occupe une place centrale dans l’ornementation du palais de la Bahia. Présente sur les corniches, autour des portes ou dans les bandeaux supérieurs des murs, elle se décline principalement en styles cursifs et coufiques. Ces inscriptions, souvent sculptées en stuc, témoignent de l’importance du texte sacré et des formules de bénédiction dans l’architecture islamique.
Les versets coraniques choisis insistent généralement sur la grandeur divine, la sagesse, la protection ou la bénédiction du lieu. D’autres inscriptions reprennent des maximes morales, des poèmes ou des louanges au sultan et à son vizir. Dans tous les cas, la dimension esthétique de la calligraphie est aussi importante que son contenu : les lettres s’allongent, se nouent, se superposent, dessinant un véritable entrelacs de lignes.
Le stuc sculpté offre un support idéal à cette calligraphie. Une fois la couche de plâtre appliquée, l’artisan trace le texte, puis creuse et affine chaque lettre à l’aide de petits outils métalliques. Le résultat final, parfois rehaussé de peinture ou dorure, joue subtilement avec la lumière rasante qui souligne les reliefs. Dans certaines pièces du palais de la Bahia, la calligraphie se mêle à des motifs végétaux, les lettres semblant parfois se transformer en tiges ou en feuilles.
Si vous ne lisez pas l’arabe, ne vous laissez pas décourager : même sans en comprendre littéralement le sens, vous pouvez appréhender la calligraphie comme un dessin abstrait, un peu à la manière dont on apprécie une partition musicale sans savoir la déchiffrer. Le palais vous offre ainsi une occasion rare de percevoir la langue comme un art visuel à part entière.
Plafonds peints en bois de thuya : technique du taâriqa marrakchie
Les plafonds du palais de la Bahia méritent que l’on lève souvent les yeux. Nombre d’entre eux sont réalisés en bois de cèdre ou de thuya, travaillés selon une technique traditionnelle appelée taâriqa. Cette méthode consiste à sculpter des motifs en faible relief, puis à les peindre avec des pigments naturels et parfois à les rehausser de feuille d’or. Le résultat est un véritable tapis suspendu, dont la richesse rivalise avec celle des tapis de sol.
À Marrakech, la taâriqa marrakchie se caractérise par une palette de couleurs chaudes – rouges, ocres, verts profonds – et par une prédilection pour les compositions étoilées. Les motifs se répètent en modules réguliers, mais de légères variations évitent toute monotonie. Dans certaines salles, les plafonds sont structurés en caissons, chaque compartiment recevant un motif différent, comme une série de miniatures juxtaposées.
Le bois de thuya, très utilisé sur la façade atlantique marocaine, apporte une touche particulière grâce à son veinage tourbillonnant et à sa teinte naturellement dorée. Associé à la peinture et à la sculpture, il donne aux plafonds une profondeur et une chaleur incomparables. En suivant du regard ces réseaux d’entrelacs, vous avez parfois l’impression d’observer une carte céleste stylisée, où chaque étoile serait un motif.
Techniquement, la réalisation de ces plafonds demande une coordination étroite entre charpentiers et décorateurs. Une erreur de proportion ou de symétrie se verrait immédiatement, ce qui explique pourquoi ces métiers continuent d’être transmis de maître à apprenti. En prêtant attention à ces détails lors de votre visite, vous mesurez pleinement l’ampleur du travail artisanal investi dans le palais de la Bahia.
Parcours de visite et salles remarquables du monument
Le parcours de visite du palais de la Bahia suit une logique à la fois historique et pratique, permettant au visiteur de découvrir les principales séquences architecturales du monument. Vous traversez successivement des espaces de plus en plus intimes, tout en conservant des points de repère grâce aux grandes cours et aux riads. Même si le palais ressemble à un labyrinthe, l’itinéraire balisé rend l’exploration fluide et intuitive.
Pour profiter pleinement de cette visite du palais de la Bahia à Marrakech, il est recommandé de prévoir au moins une à deux heures. Prendre le temps d’observer les détails, de revenir sur vos pas et de varier vos angles de vue vous permettra d’apprécier la richesse de chaque espace. Les sections suivantes mettent en lumière quelques-unes des salles et cours les plus remarquables du palais.
Petite cour intérieure et fontaine en zellige polychrome
La petite cour intérieure est l’un des premiers espaces que vous traversez lors du parcours. Plus modeste que la cour d’honneur, elle n’en offre pas moins un condensé de l’esthétique du palais. Entièrement entourée de murs blancs, elle est pavée de marbre de Carrare et de zelliges aux tons verts et bleus, disposés en motifs géométriques réguliers. Au centre, une fontaine circulaire en zellige polychrome sert de point focal.
Cette cour jouait historiquement un rôle de sas entre les zones plus publiques et les quartiers privés. Les façades qui la bordent sont plus sobres que dans le grand riad, mais quelques détails témoignent du soin apporté à leur conception : portes en bois de cèdre aux pentures forgées, linteaux sculptés, encadrements de stuc délicatement ciselés. C’est aussi depuis cette cour que l’on accédait à certaines chambres utilisées par les officiers français lors du Protectorat.
Pour le visiteur, la petite cour intérieure constitue un excellent terrain d’observation. Vous pouvez y comparer les différentes techniques décoratives – marbre, zellige, bois, stuc – dans un espace relativement réduit. Le murmure régulier de la fontaine, combiné aux jeux de lumière sur les carreaux vernissés, crée une ambiance paisible qui contraste avec l’animation de la médina toute proche.
Salle du conseil : décor floral et arabesques murales
La salle du conseil figure parmi les pièces les plus imposantes du palais de la Bahia. Située en bordure de la cour d’honneur, elle était le théâtre des grandes décisions politiques et des audiences officielles. Son vaste volume, accentué par un plafond élevé, en faisait un lieu idéal pour accueillir les délégations venues de tout le royaume et de l’étranger.
La décoration de cette salle se distingue par la richesse de ses motifs floraux et de ses arabesques murales. Les zelliges, disposés en panneaux rectangulaires, forment des compositions complexes où fleurs stylisées et tiges enroulées se mêlent à la géométrie traditionnelle. Au-dessus, le stuc sculpté se développe en registres superposés, intégrant parfois des cartouches calligraphiques qui rythment la surface.
Le plafond, en bois de cèdre peint, reprend ce vocabulaire floral à une autre échelle. Des guirlandes de feuilles, des rosaces et des palmettes se déploient en éventail, comme un jardin suspendu au-dessus des visiteurs. La palette de couleurs – rouges profonds, verts sombres, touches d’or – renforce le caractère solennel de la pièce. Imaginez les discussions qui ont pu s’y tenir, entre alliances tribales, négociations commerciales et enjeux diplomatiques.
Pour vous, cette salle offre un moment fort de la visite. En y restant quelques minutes, vous sentirez comment l’architecture influence la perception du pouvoir : les dimensions, l’acoustique, la lumière filtrée par les vitraux, tout concourt à créer une atmosphère théâtrale, presque cinématographique. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que le palais de la Bahia ait servi de décor à plusieurs tournages de films.
Jardin intérieur andalou : orangers, cyprès et bassins mosaïqués
Au fil de la visite, vous traversez plusieurs jardins intérieurs qui traduisent l’influence andalouse dans la conception du palais. Ces espaces, parfois appelés « jardins secrets », sont entièrement enclavés entre les bâtiments, ce qui les protège du vent et du bruit de la ville. Leur organisation répond à des principes hérités des patios andalous et des jardins islamiques : symétrie, présence centrale de l’eau, alternance d’ombre et de lumière.
Les orangers y occupent une place privilégiée, plantés en carré ou en alignement le long des allées. Leur parfum, surtout au printemps, emplit l’air de notes sucrées. Les cyprès, plus sombres et élancés, structurent verticalement l’espace et créent des contrastes graphiques avec le ciel. D’autres essences, comme les citronniers, les bananiers ou les grenadiers, enrichissent la palette végétale.
Les bassins, revêtus de zelliges bleus et verts, fonctionnent comme des miroirs d’eau. Ils reflètent les façades, les feuillages et les mouvements du visiteur, jouant le rôle de pivots visuels dans la composition du jardin. L’architecture hydraulique, héritée des savoir-faire anciens, assure une circulation continue de l’eau, gage de fraîcheur et de pureté. Là encore, on retrouve cette idée d’oasis, si centrale dans l’imaginaire des villes du Sud marocain.
Ces jardins intérieurs offrent des respirations bienvenues au cours de la visite du palais de la Bahia à Marrakech. Ils invitent à ralentir le pas, à s’asseoir quelques instants sur le rebord d’une fontaine, à écouter le bruit de l’eau et le chant des oiseaux. Ils rappellent aussi que, dans la culture islamique, le jardin est souvent perçu comme une évocation terrestre du paradis.
Chambres des favorites : stucs ajourés et vitraux colorés
Les chambres des favorites, situées à proximité du harem principal, sont parmi les espaces les plus délicats du palais. De dimensions relativement modestes, elles s’ouvrent sur de petits patios ou sur des couloirs couverts, assurant à la fois lumière naturelle et discrétion. Leur décor, s’il est moins monumental que dans les grandes salles, n’en manifeste pas moins un extrême raffinement.
Les stucs y sont parfois ajourés, c’est-à-dire percés de petites ouvertures formant des motifs de dentelle minérale. Cette technique, qui permet de filtrer la lumière tout en préservant l’intimité, crée sur les murs et les sols des jeux d’ombres changeants au fil de la journée. Les encadrements de portes et de niches adoptent des profils plus sinueux, avec des arcs polylobés ou en fer à cheval, rappelant certains détails de l’Alhambra.
Les vitraux colorés jouent également un rôle important dans l’ambiance de ces chambres. Assemblés en motifs géométriques simples, ils diffusent une lumière tamisée aux teintes bleues, rouges, jaunes ou vertes. Au lever et au coucher du soleil, ces vitraux transforment la pièce en un véritable kaléidoscope lumineux. On imagine aisément l’effet que ce type de dispositif pouvait produire à une époque où l’éclairage artificiel était limité.
En visitant ces chambres, vous touchez du doigt la dimension la plus intime du palais de la Bahia. C’est ici que se déroulait le quotidien des favorites, entre séances de musique, de poésie, de broderie et de soins de beauté. Même si le mobilier d’origine a disparu, l’architecture continue d’en raconter les usages, comme une scène de théâtre dont les acteurs se seraient absentés mais dont le décor subsiste.
Restauration patrimoniale et statut UNESCO du complexe palatial
Depuis le début du XXe siècle, le palais de la Bahia a fait l’objet de plusieurs campagnes de restauration destinées à préserver son intégrité architecturale. Dès l’époque du Protectorat, le général Lyautey, conscient de la valeur patrimoniale du lieu, met en place un service des Antiquités et des Beaux-Arts chargé de recenser et protéger les monuments majeurs. Le palais est officiellement classé monument historique par dahir (décret royal) en 1924, ce qui marque une première étape importante dans sa sauvegarde.
Les défis de la restauration sont nombreux : usure du temps, effets du climat semi-aride de Marrakech, afflux croissant de visiteurs, mais aussi fragilité intrinsèque de certains matériaux comme le stuc ou le bois peint. Les interventions récentes privilégient une approche respectueuse des techniques traditionnelles, en faisant appel à des mâalems spécialisés dans la pose de zelliges, la sculpture sur plâtre ou la peinture sur bois. L’objectif est de conserver autant que possible la substance originale du palais, tout en assurant sa sécurité et son accessibilité.
Si le palais de la Bahia n’est pas, à ce jour, inscrit individuellement sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, il bénéficie néanmoins de la protection liée à l’inscription de la médina de Marrakech, classée depuis 1985. Cette reconnaissance internationale souligne l’importance du palais dans le tissu urbain historique de la ville et renforce les exigences en matière de conservation. Toute modification ou restauration doit ainsi respecter les lignes directrices établies pour les sites du patrimoine mondial.
Face à l’augmentation constante du nombre de visiteurs, les autorités culturelles marocaines réfléchissent également à de nouveaux modèles de gestion. Des projets de mise à niveau muséale, d’amélioration de la signalétique, de contrôle des flux et de diversification des usages (expositions temporaires, événements culturels) sont à l’étude ou déjà en cours. L’enjeu est de taille : comment permettre au plus grand nombre de découvrir ce chef-d’œuvre sans en compromettre la préservation à long terme ?
Informations pratiques pour visiter le palais de la bahia à marrakech
Pour organiser votre visite du palais de la Bahia à Marrakech dans les meilleures conditions, quelques informations pratiques s’avèrent indispensables. Le palais se situe au sud-est de la médina, à proximité du Mellah (ancien quartier juif) et non loin de la célèbre place Jemaa el-Fna. Son adresse officielle est le 5 rue Riad Zitoun el Jdid, facilement accessible à pied depuis la plupart des riads du centre historique.
Les horaires d’ouverture du palais de la Bahia sont généralement de 9h00 à 17h00 ou 18h00 selon les périodes, tous les jours de la semaine. Des fermetures ponctuelles peuvent toutefois survenir lors de visites officielles ou de travaux de restauration. Il est donc conseillé de vérifier les horaires actualisés auprès de votre hébergement ou de l’office de tourisme avant de vous rendre sur place, en particulier durant le mois de ramadan où les heures peuvent être adaptées.
Le tarif d’entrée se situe autour de 70 dirhams par adulte, avec parfois des réductions pour les enfants ou les étudiants munis d’une carte valide. Les billets s’achètent directement à la billetterie à l’entrée du palais, sans réservation obligatoire. Prévoyez de l’espèce en dirhams, même si certains guichets acceptent désormais les paiements par carte bancaire. L’accès est libre dans la plupart des espaces ouverts au public, mais certaines zones restent réservées ou occasionnellement fermées pour restauration.
Pour profiter pleinement de votre visite, il est recommandé d’arriver tôt le matin, dès l’ouverture, ou en fin d’après-midi. Ces créneaux vous permettent d’éviter les pics d’affluence des groupes organisés et de bénéficier d’une lumière plus douce pour la photographie. Comptez entre 1h30 et 2h30 sur place, en fonction de votre intérêt pour les détails architecturaux et de votre rythme de visite. Des guides officiels proposent leurs services à l’entrée ; n’hésitez pas à vérifier leur carte professionnelle avant de conclure.
En termes de tenue, optez pour des vêtements confortables et respectueux des usages locaux : épaules couvertes, shorts trop courts à éviter, chaussures fermées conseillées en raison des sols parfois irréguliers. L’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite reste partielle, certaines cours et galeries étant desservies par des marches ou des seuils. Enfin, la photographie est autorisée pour un usage personnel dans la majorité des espaces, mais l’usage du flash peut être déconseillé dans les salles les plus délicates afin de préserver les décors.